Le Juif Errant

| 6.03 - L'entretien.

 

 

 

Lorsque Adrienne de Cardoville entra dans le salon où l’attendait Agricol, elle était mise avec une extrême et élégante simplicité ; une robe de casimir gros bleu, à corsage juste, bordée sur le devant en lacets de soie noire selon la mode d’alors, dessinait sa taille de nymphe et sa poitrine arrondie ; un petit col de batiste uni et carré se rabattait sur un large ruban écossais noué en rosette, qui lui servait de cravate ; sa magnifique chevelure dorée encadrait sa blanche figure d’une incroyable profusion de longs et légers tire-bouchons qui atteignaient presque son corsage.
 
Agricol, afin de donner le change à son père et de lui faire croire qu’il se rendait véritablement aux ateliers de M. Hardy, s’était vu forcé de revêtir ses habits de travail ; seulement il avait mis une blouse neuve, et le col de sa chemise de grosse toile bien blanche retombait sur une cravate noire négligemment nouée autour de son cou ; son large pantalon gris laissait voir des bottes très proprement cirées, et il tenait entre ses mains musculeuses une belle casquette de drap toute neuve. Somme toute, cette blouse bleue, brodée de rouge, qui, dégageant l’encolure brune et nerveuse du jeune forgeron, dessinant ses robustes épaules, retombait en plis gracieux, ne gênait en rien sa libre et franche allure, lui seyait beaucoup mieux que ne l’aurait fait un habit ou une redingote. En attendant Mlle de Cardoville, Agricol examinait machinalement un magnifique vase d’argent admirablement ciselé ; une petite plaque de même métal, attachée sur son socle de brêche antique, portait ces mots :
 
Ciselé par Jean-Marie, ouvrier ciseleur, 1831.
 
Adrienne avait marché si légèrement sur le tapis de son salon, seulement séparé d’une autre pièce par des portières, qu’Agricol ne s’aperçut pas de la venue de la jeune fille ; il tressaillit et se retourna vivement, lorsqu’il entendit une voix argentine et perlée lui dire :
 
– Voici un beau vase, n’est-ce pas, monsieur ?
 
– Très beau, mademoiselle, répondit Agricol, assez embarrassé.
 
– Vous voyez que j’aime l’équité, ajouta Mlle de Cardoville en lui montrant du doigt la petite plaque d’argent ; un peintre signe son tableau… un écrivain son livre, je tiens à ce qu’un ouvrier signe son œuvre.
 
– Comment, mademoiselle, ce nom ?…
 
– Est celui du pauvre ouvrier ciseleur qui a fait ce rare chef-d’œuvre pour un riche orfèvre. Lorsque celui-ci m’a vendu ce vase, il a été stupéfait de ma bizarrerie, il m’aurait presque dit de mon injustice, lorsque, après m’être fait nommer l’auteur de ce merveilleux ouvrage, j’ai voulu que ce fût son nom au lieu de celui de l’orfèvre qui fût inscrit sur le socle… À défaut de richesse, que l’artisan ait au moins le renom, n’est-ce pas juste, monsieur ?
 
Il était impossible à Adrienne d’engager plus gracieusement l’entretien ; aussi le forgeron, commençant à se rassurer, répondit :
 
– Étant ouvrier moi-même, mademoiselle… je ne puis qu’être doublement touché d’une pareille preuve d’équité.
 
– Puisque vous êtes ouvrier, monsieur, je me félicite de cet à-propos ; mais veuillez vous asseoir.
 
Et d’un geste rempli d’affabilité elle lui indiqua un fauteuil de soie pourpre brochée d’or, prenant place elle-même sur une causeuse de même étoffe.
 
Voyant l’hésitation d’Agricol, qui baissait les yeux avec embarras, Adrienne lui dit gaiement, pour l’encourager, en lui montrant Lutine :
 
– Cette pauvre petite bête, à laquelle je suis très attachée, me sera toujours un souvenir vivant de votre obligeance, monsieur : aussi votre visite me semble d’un heureux augure ; je ne sais quel bon pressentiment me dit que je pourrai peut-être vous être utile à quelque chose.
 
– Mademoiselle… dit résolument Agricol, je me nomme Baudoin, je suis forgeron chez M. Hardy, au Plessis, près Paris ; hier, vous m’avez offert votre bourse… j’ai refusé… aujourd’hui je viens vous demander peut-être dix fois, vingt fois la somme que vous m’avez généreusement proposée… je vous dis cela tout de suite, mademoiselle… parce que c’est ce qui me coûte le plus… ces mots-là me brûlaient les lèvres, maintenant je serai plus à mon aise…
 
– J’apprécie la délicatesse de vos scrupules, dit Adrienne ; mais si vous me connaissiez, vous vous seriez adressé à moi sans crainte ; combien vous faut-il ?
 
– Je ne sais pas, mademoiselle.
 
– Comment, monsieur !… vous ignorez quelle somme ?
 
– Oui, mademoiselle, et je viens vous demander… non seulement la somme qu’il me faut… mais encore quelle est la somme qu’il me faut.
 
– Voyons, monsieur, dit Adrienne en souriant, expliquez-moi cela. Malgré ma bonne volonté, vous sentez que je ne devine pas tout à fait ce dont il s’agit…
 
– Mademoiselle, en deux mots voici le fait : j’ai une bonne vieille mère qui, dans ma jeunesse, s’est ruiné la santé à travailler pour m’élever, moi et un pauvre enfant abandonné qu’elle avait recueilli ; à présent c’est à mon tour de la soutenir, c’est ce que j’ai le bonheur de faire… Mais pour cela je n’ai que mon travail. Or, si je suis hors d’état de travailler, ma mère est sans ressources.
 
– Maintenant, monsieur, votre mère ne peut manquer de rien, puisque je m’intéresse à elle…
 
– Vous vous intéressez à elle, mademoiselle ?
 
– Sans doute.
 
– Vous la connaissez donc ?
 
– À présent, oui…
 
– Ah ! mademoiselle, dit Agricol avec émotion après un moment de silence, je vous comprends… Tenez… vous avez un noble cœur ; la Mayeux avait raison.
 
– La Mayeux ? dit Adrienne en regardant Agricol d’un air très surpris ; car ces mots pour elle étaient une énigme.
 
L’ouvrier, qui ne rougissait pas de ses amis, reprit bravement :
 
– Mademoiselle, je vais vous expliquer cela. La Mayeux est une pauvre jeune ouvrière bien laborieuse avec qui j’ai été élevé ; elle est contrefaite, voilà pourquoi on l’appelle la Mayeux. Vous voyez donc que d’un côté elle est placée aussi bas que vous êtes placée haut. Mais pour le cœur… pour la délicatesse… ah ! mademoiselle… je suis sûr que vous la valez… ça été tout de suite sa pensée lorsque je lui ai raconté comment hier vous m’aviez donné cette fleur…
 
– Je vous assure, monsieur, dit Adrienne touchée, que cette comparaison me flatte et m’honore plus que tout ce que vous pourriez me dire. Un cœur qui reste bon et délicat, malgré de cruelles infortunes, est un si rare trésor ! Il est si facile d’être bon, quand on a la jeunesse et la beauté ! d’être délicat et généreux, quand on a la richesse ! J’accepte donc votre comparaison… mais à condition que vous me mettiez bien vite à même de la mériter. Continuez donc, je vous en prie.
 
Malgré la gracieuse cordialité de Mlle de Cardoville, on devinait chez elle tant de cette dignité naturelle que donnent toujours l’indépendance du caractère, l’élévation de l’esprit et la noblesse des sentiments, qu’Agricol, oubliant l’idéale beauté de sa protectrice, éprouva bientôt pour elle une sorte d’affectueux et profond respect qui contrastait singulièrement avec l’âge et la gaieté de la jeune fille qui lui inspirait ce sentiment.
 
– Si je n’avais que ma mère, mademoiselle, à la rigueur je ne m’inquiéterais pas trop d’un chômage forcé ; entre pauvres gens on s’aide, ma mère est adorée dans la maison, nos braves voisins viendraient à son secours ; mais ils ne sont pas heureux, et ils se priveraient pour elle, et leurs petits services lui seraient plus pénibles que la misère même ! Et puis enfin ce n’est pas seulement pour ma mère que j’ai besoin de travailler, mais pour mon père ; nous ne l’avions pas vu depuis dix-huit ans ; il vient d’arriver de la Sibérie… il y était resté par dévouement à son ancien général, aujourd’hui le maréchal Simon.
 
– Le maréchal Simon !… dit vivement Adrienne avec une expression de surprise.
 
– Vous le connaissez, mademoiselle ?
 
– Je ne le connais pas personnellement, mais il a épousé une personne de notre famille…
 
– Quel bonheur !… s’écria le forgeron ; alors ces deux demoiselles que mon père a ramenées de Russie… sont vos parentes ?…
 
– Le maréchal a deux filles ? demanda Adrienne de plus en plus étonnée et intéressée.
 
– Ah ! mademoiselle… deux petits anges de quinze ou seize ans… et si jolies, si douces… deux jumelles qui se ressemblent à s’y méprendre… Leur mère est morte en exil ; le peu qu’elle possédait ayant été confisqué, elles sont venues ici avec mon père du fond de la Sibérie, voyageant bien pauvrement ; mais il tâchait de leur faire oublier tant de privations à force de dévouement… de tendresse… Brave père ! vous ne croiriez pas, mademoiselle, qu’avec un courage de lion il est bon… comme une mère…
 
– Et où sont ces chères enfants, monsieur ? dit Adrienne.
 
– Chez nous, mademoiselle… c’est ce qui rendait ma position difficile, c’est ce qui m’a donné le courage de venir à vous ; ce n’est pas qu’avec mon travail je ne puisse suffire à notre petit ménage ainsi augmenté… mais si l’on m’arrête ?
 
– Vous arrêter ?… et pourquoi ?
 
– Tenez, mademoiselle… ayez la bonté de lire cet avis, que l’on a envoyé à la Mayeux… cette pauvre fille dont je vous ai parlé… une sœur pour moi…
 
Et Agricol remit à Mlle de Cardoville la lettre anonyme écrite à l’ouvrière.
 
Après l’avoir lue, Adrienne dit au forgeron avec surprise :
 
– Comment, monsieur, vous êtes poète ?
 
– Je n’ai ni cette prétention, ni cette ambition, mademoiselle… seulement quand je reviens auprès de ma mère, après ma journée de travail… ou souvent même en forgeant mon fer, pour me distraire ou me délasser, je m’amuse à rimer… tantôt quelques odes, tantôt des chansons.
 
– Et ce chant des Travailleurs, dont on parle dans cette lettre, est donc bien hostile, bien dangereux ?
 
– Mon Dieu, non, mademoiselle, au contraire ; car, moi, j’ai le bonheur d’être employé chez M. Hardy, qui rend la position de ses ouvriers aussi heureuse que celle de nos autres camarades l’est peu… et je m’étais borné à faire en faveur de ceux-ci, qui composent la masse, une réclamation chaleureuse, sincère, équitable, rien de plus ; mais vous le savez peut-être, mademoiselle, dans ce temps de conspiration et d’émeute, souvent on est incriminé, emprisonné légèrement… Qu’un tel malheur m’arrive… que deviendront ma mère… mon père… et les deux orphelines que nous devons regarder comme de notre famille jusqu’au retour du maréchal Simon ?… Aussi, mademoiselle, pour échapper à ce malheur, je venais vous demander, dans le cas où je risquerais d’être arrêté, de me fournir une caution ; de la sorte que je ne serais pas forcé de quitter l’atelier pour la prison, et mon travail suffirait à tout, j’en réponds.
 
– Dieu merci, dit gaiement Adrienne, ceci pourra s’arranger parfaitement ; désormais, monsieur le poète, vous puiserez vos inspirations dans le bonheur et non dans le chagrin… triste Muse !… D’abord, votre caution sera faite.
 
– Ah ! mademoiselle… vous nous sauvez.
 
– Il se trouve ensuite que le médecin de notre famille est fort lié avec un ministre très important (entendez-le comme vous voudrez, dit-elle en souriant, vous ne vous tromperez guère) ; le docteur a sur ce grand homme d’État beaucoup d’influence, car il a toujours eu le bonheur de lui conseiller, par raison de santé, les douceurs de la vie privée, la veille du jour où on lui a ôté son portefeuille. Soyez donc parfaitement tranquille, si la caution était insuffisante, nous aviserions à d’autres moyens.
 
– Mademoiselle, dit Agricol avec une émotion profonde, je vous devrai le repos, peut-être la vie de ma mère… croyez-moi, je ne serai jamais ingrat.
 
– C’est tout simple… Maintenant, autre chose : il faut bien que ceux qui en ont trop aient le droit de venir en aide à ceux qui n’en ont pas assez… Les filles du maréchal Simon sont de ma famille ; elles logeront ici, avec moi ; ce sera plus convenable ; vous en préviendrez votre bonne mère ; et, ce soir, en allant la remercier de l’hospitalité qu’elle a donnée à mes jeunes parentes, j’irai les chercher.
 
Tout à coup Georgette, soulevant la portière qui séparait le salon d’une pièce voisine, entra précipitamment et d’un air effrayé :
 
– Ah ! mademoiselle, s’écria-t-elle, il se passe quelque chose d’extraordinaire dans la rue…
 
– Comment cela ? explique-toi.
 
– Je venais de reconduire ma couturière jusqu’à la petite porte, il m’a semblé voir des hommes de mauvaise mine regarder attentivement les murs et les croisées du petit bâtiment attenant au pavillon, comme s’ils voulaient épier quelqu’un.
 
– Mademoiselle, dit Agricol avec chagrin, je ne m’étais pas trompé, c’est moi qu’on cherche…
 
– Que dites-vous !
 
– Il m’avait semblé être suivi depuis la rue Saint-Merri… Il n’y a plus à douter : on m’aura vu entrer chez vous et l’on veut m’arrêter… Ah ! maintenant, mademoiselle, que votre intérêt est acquis à ma mère… maintenant que je n’ai plus d’inquiétude pour les filles du maréchal Simon, plutôt que de vous exposer au moindre désagrément, je cours me livrer…
 
– Gardez-vous-en bien, monsieur, dit vivement Adrienne, la liberté est une trop bonne chose pour la sacrifier volontairement… D’ailleurs, Georgette peut se tromper… mais en tout cas, je vous en prie, ne vous livrez pas… Croyez-moi, évitez d’être arrêté… cela facilitera, je pense, beaucoup mes démarches… car il me semble que la justice se montre d’un attachement exagéré pour ceux qu’elle a une fois saisis…
 
– Mademoiselle, dit Hébé en entrant aussi d’un air inquiet, un homme vient de frapper à la petite porte… il a demandé si un jeune homme en blouse n’était pas entré ici… il a ajouté que la personne qu’il cherchait se nommait Agricol Baudoin… et qu’on avait quelque chose de très important à lui apprendre…
 
– C’est mon nom, dit Agricol, c’est une ruse pour m’engager à sortir…
 
– Évidemment, dit Adrienne, aussi faut-il la déjouer. Qu’as-tu répondu, mon enfant ? ajouta-t-elle en s’adressant à Hébé.
 
– Mademoiselle… j’ai répondu que je ne savais pas de qui on voulait parler.
 
– À merveille !… Et l’homme questionneur ?
 
– Il s’est éloigné, mademoiselle.
 
– Sans doute pour revenir bientôt, dit Agricol.
 
– C’est très probable, reprit Adrienne. Aussi, monsieur, faut-il vous résigner à rester ici quelques heures… Je suis malheureusement obligée de me rendre à l’instant chez Mme la princesse de Saint-Dizier, ma tante, pour une entrevue très importante qui ne pouvait déjà souffrir aucun retard, mais qui est rendue plus pressante encore par ce que vous venez de m’apprendre au sujet des filles du maréchal Simon. Restez donc ici, monsieur, puisqu’en sortant vous seriez certainement arrêté.
 
– Mademoiselle… pardonnez mon refus… Mais encore une fois, je ne dois pas accepter cette offre généreuse.
 
– Et pourquoi ?
 
– On a tenté de m’attirer au dehors afin de ne pas avoir à pénétrer légalement chez vous ; mais à cette heure, mademoiselle, si je ne sors pas on entrera, et jamais je ne vous exposerai à un pareil désagrément. Je ne suis plus inquiet de ma mère, que m’importe la prison !
 
– Et le chagrin que votre mère ressentira, et ses inquiétudes et ses craintes, n’est-ce donc rien ? Et votre père, et cette pauvre ouvrière qui vous aime comme un frère et que je vaux par le cœur, dites-vous, monsieur, l’oubliez-vous aussi ?… Croyez-moi, épargnez ces tourments à votre famille… Restez ici ; avant ce soir je suis certaine, soit par caution, soit autrement, de vous délivrer de ces ennuis…
 
– Mais, mademoiselle, en admettant que j’accepte votre offre généreuse… on me trouvera ici.
 
– Pas du tout… il y a dans ce pavillon, qui servait autrefois de petite maison… vous voyez, monsieur, dit Adrienne en souriant, que j’habite un lieu bien profane, il y a dans ce pavillon une cachette si merveilleusement bien imaginée qu’elle peut défier toutes les recherches : Georgette va vous y conduire ; vous y serez très commodément, vous pourrez même y écrire quelques vers pour moi si la situation vous inspire…
 
– Ah ! mademoiselle, que de bontés !… s’écria Agricol. Comment ai-je mérité…
 
– Comment ? monsieur, je vais vous le dire : admettez que votre caractère, que votre position ne méritent aucun intérêt ; admettez que je n’aie pas contracté une dette sacrée envers votre père pour les soins touchants qu’il a eus des filles du maréchal Simon, mes parentes… mais songez au moins à Lutine, monsieur, dit Adrienne en riant, à Lutine que voilà… et que vous avez rendue à ma tendresse… Sérieusement… si je ris, reprit cette singulière et folle créature, c’est qu’il n’y a pas le moindre danger pour vous, et que je me trouve dans un accès de bonheur ; ainsi donc, monsieur, écrivez-moi vite votre adresse et celle de votre mère sur ce portefeuille ; suivez Georgette, et faites-moi de très jolis vers si vous ne vous ennuyez pas trop dans cette prison où vous fuyez… une prison.
 
Pendant que Georgette conduisait le forgeron dans la cachette, Hébé apportait à sa maîtresse un petit chapeau de castor gris à plume grise, car Adrienne devait traverser le parc pour se rendre au grand hôtel occupé par Mme la princesse de Saint-Dizier. Un quart d’heure après cette scène, Florine entrait mystérieusement dans la chambre de Mme Grivois, première femme de la princesse de Saint-Dizier.
 
– Eh bien ? demanda Mme Grivois à la jeune fille.
 
– Voici les notes que j’ai pu prendre dans la matinée, dit Florine en remettant un papier à la duègne ; heureusement j’ai bonne mémoire…
 
– À quelle heure, au juste, est-elle rentrée ce matin ? dit vivement la duègne.
 
– Qui, madame ?
 
– Mlle Adrienne.
 
– Mais elle n’est pas sortie, madame… nous l’avons mise au bain à neuf heures.
 
– Mais avant neuf heures elle est rentrée, après avoir passé la nuit dehors. Car voilà où elle en est arrivée, pourtant.
 
Florine regardait Mme Grivois avec un profond étonnement.
 
– Je ne vous comprends pas, madame.
 
– Comment ! mademoiselle n’est pas rentrée ce matin, à huit heures, par la petite porte du jardin ? Osez donc mentir !
 
– J’avais été souffrante hier, je ne suis descendue qu’à neuf heures pour aider Georgette et Hébé à sortir Mademoiselle du bain… j’ignore ce qui s’est passé auparavant, je vous le jure, madame…
 
– C’est différent… vous vous informerez de ce que je viens de vous dire là auprès de vos compagnes ; elles ne se défient pas de vous, elles vous diront tout…
 
– Oui, madame.
 
– Qu’a fait mademoiselle ce matin depuis que vous l’avez vue ?
 
– Mademoiselle a dicté une lettre à Georgette pour M. Norval, j’ai demandé d’être chargée de l’envoyer afin d’avoir un prétexte pour sortir et pour noter ce que j’avais retenu…
 
– Bon… et cette lettre ?
 
– Jérôme vient de sortir ; je la lui ai donnée pour qu’il la mît à la poste…
 
– Maladroite ! s’écria Mme Grivois, vous ne pouviez pas me l’apporter ?
 
– Mais puisque mademoiselle a dicté tout haut à Georgette, selon son habitude, je savais le contenu de cette lettre et je l’ai écrit dans la note.
 
– Ce n’est pas la même chose… il était possible qu’il fût bon de retarder l’envoi de cette lettre… La princesse va être contrariée…
 
– J’avais cru bien faire… madame.
 
– Mon Dieu ! je sais que ce n’est pas la bonne volonté qui vous manque ; depuis six mois on est satisfait de vous… mais cette fois vous avez commis une grave imprudence…
 
– Ayez de l’indulgence… madame… ce que je fais est assez pénible.
 
Et la jeune fille étouffa un soupir.
 
Mme Grivois la regarda fixement, et lui dit d’un ton sardonique :
 
– Eh bien ! ma chère, ne continuez pas… si vous avez des scrupules… vous êtes libre… allez-vous-en…
 
– Vous savez bien que je ne suis pas libre, madame… dit Florine en rougissant ; une larme lui vint aux yeux, et elle ajouta : – Je suis dans la dépendance de M. Rodin, qui m’a placée ici…
 
– Alors à quoi bon ces soupirs ?
 
– Malgré soi, on a des remords… Mademoiselle est si bonne… si confiante…
 
– Elle est parfaite, assurément ; mais vous n’êtes pas ici pour me faire son éloge… Qu’y a-t-il ensuite ?
 
– L’ouvrier qui a hier retrouvé et rapporté Lutine est venu tout à l’heure demander à parler à mademoiselle.
 
– Et cet homme est-il encore chez elle ?
 
– Je l’ignore… il entrait seulement lorsque je suis sortie avec la lettre…
 
– Vous vous arrangerez pour savoir ce qu’est venu faire cet ouvrier chez mademoiselle… vous trouverez un prétexte pour revenir dans la journée m’en instruire.
 
– Oui, madame…
 
– Mademoiselle a-t-elle paru préoccupée, inquiète, effrayée de l’entrevue qu’elle doit avoir aujourd’hui avec la princesse ? Elle cache si peu ce qu’elle pense que vous devez le savoir.
 
– Mademoiselle a été gaie comme à l’ordinaire, elle a même plaisanté là-dessus…
 
– Ah ! elle a plaisanté… dit la duègne, et elle ajouta entre ses dents, sans que Florine pût l’entendre : – Rira bien qui rira le dernier ; malgré son audace et son caractère diabolique… elle tremblerait, elle demanderait grâce… si elle savait ce qui l’attend aujourd’hui…
 
Puis s’adressant à Florine :
 
– Retournez au pavillon, et défendez-vous, je vous le conseille, de ces beaux scrupules qui pourraient vous jouer un mauvais tour, ne l’oubliez pas.
 
– Je ne peux pas oublier que je ne m’appartiens plus, madame…
 
– À la bonne heure, et à tantôt.
 
Florine quitta le grand hôtel et traversa le parc pour regagner le pavillon. Mme Grivois se rendit aussitôt auprès de la princesse de Saint-Dizier.