Le Juif Errant

| 16.08 - Souvenirs

 

 

 

La personne devant laquelle Nini-Moulin s’était arrêté avec un si grand étonnement était la reine Bacchanal. Hâve, le teint pâle, les cheveux en désordre, les joues creuses, les yeux renfoncés, vêtue presque en haillons, cette brillante et joyeuse héroïne de tant de folles orgies n’était plus que l’ombre d’elle-même ; la misère, la douleur avait flétri ses traits autrefois charmants.
 
À peine entrée dans la salle, Céphyse s’arrêta ; son regard sombre et inquiet tâchait de pénétrer la demi-obscurité de la salle, afin d’y trouver celui qu’elle cherchait… Soudain, la jeune fille tressaillit et poussa un grand cri… Elle venait d’apercevoir, de l’autre côté de la longue table, à la clarté bleuâtre du punch, Jacques, dont Morok et un des convives pouvaient à peine contenir les mouvements convulsifs. À cette vue, Céphyse, dans un premier mouvement d’effroi, emportée par son affection, fit ce qu’autrefois elle avait si souvent fait dans l’ivresse de la joie et du plaisir. Agile et preste, au lieu de perdre à un long détour un temps précieux, elle sauta sur la table, passa légèrement à travers les bouteilles, les assiettes, et d’un bond fut auprès de Couche-tout-nu.
 
– Jacques ! s’écria-t-elle, sans remarquer encore le dompteur de bêtes et en se jetant au cou de son amant, Jacques ! c’est moi… Céphyse…
 
Cette voix si connue, ce cri déchirant parti de l’âme parut être entendu de Couche-tout-nu ; il tourna machinalement la tête du côté de la reine Bacchanal, sans ouvrir les yeux, et poussa un profond soupir ; bientôt ses membres roidis s’assouplirent, un léger tremblement remplaça les convulsions, et, au bout de quelques instants, ses lourdes paupières, péniblement relevées, laissèrent voir son regard éteint.
 
Muets et surpris, les spectateurs de cette scène éprouvaient une curiosité inquiète.
 
Céphyse, agenouillée devant son amant, couvrait ses mains de larmes, de baisers, et s’écriait d’une voix entrecoupée de sanglots :
 
– Jacques… c’est moi… Céphyse… Je te retrouve… Ce n’est pas ma faute si je t’ai abandonné… Pardonne-moi…
 
– Malheureuse ! s’écria Morok irrité de cette rencontre peut-être funeste à ses projets, vous voulez donc le tuer !… dans l’état où il se trouve, ce saisissement lui sera fatal… retirez-vous.
 
Et il prit rudement Céphyse par le bras, pendant que Jacques, semblant sortir d’un rêve pénible, commençait à distinguer ce qui se passait autour de lui.
 
– Vous… c’est vous ! s’écria la reine Bacchanal avec stupeur en reconnaissant Morok, vous qui m’avez séparé de Jacques…
 
Elle s’interrompit, car le regard voilé de Couche-tout-nu, s’arrêtant sur elle, avait paru se ranimer.
 
– Céphyse… c’est toi… murmura Jacques.
 
– Oui, c’est moi… ajouta-t-elle d’une voix profondément émue, c’est moi… je viens… je vais te dire…
 
Elle ne put continuer, joignit ses deux mains avec force, et sur son visage pâle, défait, inondé de larmes, on put lire l’étonnement désespéré que lui causait l’altération mortelle des traits de Jacques.
 
Il comprit la cause de cette surprise ; en contemplant à son tour la figure souffrante et amaigrie de Céphyse, il lui dit :
 
– Pauvre fille… tu as donc eu aussi bien du chagrin… bien de la misère… je ne te reconnais pas… non plus… moi.
 
– Oui, dit Céphyse, bien du chagrin… bien de la misère… et pis que de la misère, ajouta-t-elle en frémissant, pendant qu’une vive rougeur colorait ses traits pâles.
 
– Pis que la misère !… dit Jacques étonné.
 
– Mais c’est toi… c’est toi… qui as souffert, se hâta de dire Céphyse sans répondre à son amant.
 
– Moi… tout à l’heure, j’étais en train d’en finir… Tu m’as appelé… je suis revenu pour un instant, car… ce que je ressens là, et il mit la main à sa poitrine, ne pardonne pas. Mais c’est égal… maintenant… je t’ai vue… je mourrai content.
 
– Tu ne mourras pas… Jacques… me voici…
 
– Écoute, ma fille… j’aurais là, vois-tu… dans l’estomac… un boisseau de charbon ardent, que ça ne me brûlerait pas davantage… Voilà plus d’un mois que je me sens consumer à petit feu. Du reste, c’est monsieur… et d’un signe de tête il désigna Morok, c’est ce cher ami… qui s’est toujours chargé d’attiser le feu… Après ça… je ne regrette pas la vie… J’ai perdu l’habitude du travail et pris celle… de l’orgie… Je finirais par être un mauvais gueux ; j’aime mieux laisser mon ami s’amuser à m’allumer un brasier dans la poitrine… Depuis ce que je viens de boire tout à l’heure, je suis sûr que ça y flambe comme le punch que voilà…
 
– Tu es un fou et un ingrat, dit Morok en haussant les épaules, tu as tendu ton verre, et j’ai versé… Et pardieu, nous trinquerons encore longtemps et souvent ensemble.
 
Depuis quelques moments, Céphyse ne quittait pas Morok du regard.
 
– Je dis que depuis longtemps tu souffles le feu où j’aurai brûlé ma peau, reprit Jacques d’une voix faible en s’adressant à Morok, pour que l’on ne pense pas que je meurs du choléra… On croirait que j’ai eu peur de mon rôle. Ça n’est donc pas un reproche que je te fais, mon tendre ami, ajouta-t-il avec un sourire sardonique ; tu as gaiement creusé ma fosse… Quelquefois, il est vrai… voyant ce grand trou où j’allais tomber, je reculais d’un pas… mais toi, tendre ami, tu me poussais rudement sur la pente en me disant : « Va donc, farceur… va donc… » et j’allais, oui… et me voici arrivé…
 
Ce disant Couche-tout-nu éclata d’un rire strident qui glaça l’auditoire, de plus en plus ému de cette scène.
 
– Mon garçon… dit froidement Morok, écoute-moi… suis mon conseil… et…
 
– Merci… je les connais, tes conseils… et, au lieu de t’écouter… j’aime mieux parler à ma pauvre Céphyse… avant de descendre chez les taupes, je lui dirai ce que j’ai sur le cœur.
 
– Jacques, tais-toi, tu ne sais pas le mal que tu me fais, reprit Céphyse : je te dis que tu ne mourras pas.
 
– Alors, ma brave Céphyse… c’est à toi que je devrai mon salut, dit Jacques d’un ton grave et pénétré qui surprit profondément les spectateurs. Oui, reprit Couche-tout-nu, lorsque, revenu à moi… je t’ai vue si pauvrement vêtue… j’ai senti quelque chose de bon au cœur ; sais-tu pourquoi ?… C’est que je me suis dit : « Pauvre fille !… elle m’a tenu courageusement parole, elle a mieux aimé travailler, souffrir, se priver… que de prendre un autre amant qui lui aurait donné ce que je lui ai donné, moi… tant que je l’ai pu… » Et cette pensée-là, vois-tu, Céphyse, m’a rafraîchi l’âme… j’en avais besoin… car je brûlais… ; et je brûle encore, ajouta-t-il les poings crispés par la douleur ; enfin, j’ai été heureux, ça m’a fait du bien ; aussi… merci… ma brave et bonne Céphyse… oui, tu as été bonne et brave… tu as eu raison… car je n’ai jamais aimé que toi au monde… et si, dans mon abrutissement, j’avais une idée qui me sortît un peu de la fange… qui me fit regretter de n’être pas meilleur… cette pensée-là me venait toujours à propos de toi… merci donc, ma pauvre amie, dit Jacques dont les yeux ardents et secs devinrent humides, merci, encore, et il tendit sa main déjà froide à Céphyse. Si je meurs… je mourrai content… si je vis je vivrai heureux aussi… Ta main… ma brave Céphyse, ta main… tu as agi en honnête et loyale créature…
 
Au lieu de prendre la main que Jacques lui tendait, Céphyse, toujours agenouillée, courba la tête et n’osa pas lever les yeux sur son amant.
 
– Tu ne réponds pas, dit celui-ci en se penchant vers la jeune fille ; tu ne prends pas ma main… pourquoi cela ?
 
La malheureuse créature ne répondit que par des sanglots étouffés ; écrasée de honte, elle se tenait dans une attitude si humble, si suppliante, que son front touchait presque les pieds de son amant.
 
Jacques, stupéfait du silence et de la conduite de la reine Bacchanal, la regardait avec une surprise croissante ; soudain, les traits de plus en plus altérés, les lèvres tremblantes, il dit presque en balbutiant :
 
– Céphyse… je te connais… si tu ne prends pas ma main… c’est que…
 
Puis, la voix lui manquant, il ajouta sourdement, après un instant de silence :
 
– Quand, il y a six semaines, on m’a emmené en prison, tu m’as dit : « Jacques, je te le jure sur ma vie… je travaillerai, je vivrai, s’il le faut, dans une misère horrible… mais je vivrai honnête… » Voilà ce que tu m’as promis… Maintenant, je le sais, tu n’as jamais menti… dis-moi que tu as tenu ta parole… et je te croirai.
 
Céphyse ne répondit que par un sanglot déchirant en serrant les genoux de Jacques contre sa poitrine haletante.
 
Contradiction bizarre et plus commune qu’on ne le pense… cet homme, abruti par l’ivresse et par la débauche, cet homme qui, depuis sa sortie de prison, avait, d’orgie en orgie, brutalement cédé à toutes les meurtrières incitations de Morok, cet homme ressentait pourtant un coup affreux en apprenant par le muet aveu de Céphyse l’infidélité de cette créature qu’il avait aimée malgré la dégradation dont elle ne s’était pas d’ailleurs cachée. Le premier mouvement de Jacques fut terrible ; malgré son accablement et sa faiblesse, il parvint à se lever debout ; alors, le visage contracté par la rage et par le désespoir, il saisit un couteau avant qu’on eût pu s’y opposer, et le leva sur Céphyse. Mais, au moment de la frapper, reculant devant un meurtre, il jeta le couteau loin de lui, et retomba défaillant sur son siège, la figure cachée entre ses deux mains.
 
Au cri de Nini-Moulin, qui s’était tardivement précipité sur Jacques pour lui enlever le couteau, Céphyse releva la tête ; le douloureux abattement de Couche-tout-nu lui brisa le cœur ; elle se releva, et se jetant à son cou, malgré sa résistance, elle s’écria d’une voix entrecoupée de sanglots :
 
– Jacques… si tu savais… mon Dieu !… si tu savais… Écoute… ne me condamne pas sans m’entendre… je vais te dire tout… je te le jure, tout… sans mentir ; cet homme (elle montra Morok) n’osera pas nier… il est venu… il m’a dit : « Ayez le courage de… »
 
– Je ne te fais pas de reproches… je n’en ai pas le droit… laisse-moi mourir en repos… je… ne demande plus que ça… maintenant, dit Jacques d’une voix de plus en plus faible en repoussant Céphyse ; puis il ajouta avec un sourire navrant et amer :
 
– Heureusement… j’ai mon compte… je savais… bien… ce que je faisais… en acceptant… le duel… au cognac.
 
– Non… tu ne mourras pas, et tu m’entendras, s’écria Céphyse d’un air égaré, tu m’entendras… et tout le monde aussi m’entendra ; on verra si c’est de ma faute… N’est-ce pas… messieurs… si je mérite pitié… vous prierez Jacques de me pardonner… car enfin… si, poussée par la misère… ne trouvant pas de travail, j’ai été forcée de me vendre… non pour du luxe, vous voyez mes haillons… mais pour avoir du pain et procurer un abri à ma pauvre sœur malade… mourante, et encore plus misérable que moi… il y aurait pourtant, à cause de cela, de quoi avoir pitié de moi… car on dirait que c’est pour son plaisir qu’on se vend, s’écria la malheureuse avec un éclat de rire effrayant ; puis elle ajouta d’une voix basse, avec un frémissement d’horreur :
 
– Oh ! si tu savais… Jacques… cela est si infâme, si horrible, vois-tu, de se vendre ainsi… que j’ai mieux aimé la mort que de recommencer une seconde fois. J’allais me tuer, quand j’ai appris que tu étais ici.
 
Puis, voyant Jacques, qui, sans lui répondre, secouait tristement la tête en s’affaissant sur lui-même, quoique soutenu par Nini-Moulin, Céphyse s’écria en joignant vers lui ses mains suppliantes :
 
– Jacques ! un mot, un seul mot de pitié… de pardon !
 
– Messieurs, de grâce, chassez cette femme ! s’écria Morok ; sa vue cause une émotion trop pénible à mon ami.
 
– Voyons, ma chère enfant, soyez raisonnable, dirent plusieurs convives, profondément émus, en tâchant d’entraîner Céphyse ; laissez-le… venez chez nous, il n’y a pas de danger pour lui.
 
– Messieurs, ah ! messieurs, s’écria la misérable créature en fondant en larmes et en levant des mains suppliantes, écoutez-moi, laissez-moi vous dire… je ferai ce que vous voudrez… je m’en irai… mais, au nom du ciel, envoyez chercher des secours, ne le laissez pas mourir ainsi. Mais regardez donc… mon Dieu ! il souffre des douleurs atroces… ses convulsions sont horribles !
 
– Elle a raison, dit un des convives en courant vers la porte, il faudrait envoyer chercher un médecin.
 
– On ne trouvera pas de médecins maintenant, dit un autre ; ils sont trop occupés.
 
– Faisons mieux que cela, reprit un troisième, l’Hôtel-Dieu est en face, transportons-y ce pauvre garçon ; on lui donnera les premiers secours : une rallonge de la table servira de brancard, et la nappe servira de drap.
 
– Oui, oui, c’est cela, dirent plusieurs voix, transportons-le, et quittons la maison.
 
Jacques, corrodé par l’eau-de-vie, bouleversé par son entrevue avec Céphyse, était retombé dans une violente crise nerveuse. C’était l’agonie de ce malheureux… Il fallut l’attacher au moyen des longs bouts de la nappe, afin de l’étendre sur la rallonge qui devait servir de brancard, et que deux des convives s’empressèrent d’emporter. On céda aux supplications de Céphyse, qui avait demandé, comme grâce dernière, d’accompagner Jacques jusqu’à l’hospice.
 
Lorsque ce sinistre convoi quitta la grande salle du restaurateur, ce fut un sauve-qui-peut général parmi les convives ; hommes et femmes s’empressaient de s’envelopper de leurs manteaux afin de cacher leurs costumes. Les voitures que l’on avait demandées en assez grand nombre pour le retour de la mascarade se trouvaient heureusement déjà arrivées. Le défi avait été jusqu’au bout. L’audacieuse bravade accomplie, on pouvait donc se retirer avec les honneurs de la guerre. Au moment où une partie des assistants se trouvaient encore dans la salle, une clameur d’abord lointaine, mais qui bientôt se rapprocha, éclata sur le parvis Notre-Dame avec une furie incroyable.
 
Jacques avait été descendu jusqu’à la porte extérieure de la taverne ; Morok et Nini-Moulin, tâchant de se frayer un passage à travers la foule afin d’arriver jusqu’à l’Hôtel-Dieu, précédaient le brancard improvisé. Bientôt un violent reflux de la foule les força de s’arrêter, et un redoublement de clameurs sauvages retentit à l’autre extrémité de la place, à l’angle de l’église.
 
– Qu’y a-t-il donc ? demanda Nini-Moulin à un homme à figure ignoble qui sautait devant lui. Quels sont ces cris ?
 
– C’est encore un empoisonneur que l’on écharpe comme celui dont on vient de jeter le corps à l’eau… reprit l’homme. Si vous voulez JOUIR, suivez-moi, ajouta-t-il, et jouez des coudes… sans cela nous arriverons trop tard.
 
À peine ce misérable avait-il prononcé ces mots, qu’un cri affreux retentit au-dessus du bruissement de la foule que traversaient à grand’peine les porteurs du brancard de Couche-tout-nu, précédé de Morok. Céphyse avait jeté cette clameur déchirante… Jacques, l’un des sept héritiers de la famille Rennepont, venait d’expirer entre ses bras…
 
Rapprochement fatal… Au moment même de l’exclamation désespérée de Céphyse, qui annonçait la mort de Jacques… un autre cri s’éleva de l’endroit du parvis Notre-Dame où l’on mettait à mort un empoisonneur… Ce cri lointain, suppliant, et tout palpitant d’une horrible épouvante, comme le dernier appel d’un homme qui se débat sous les coups de ses meurtriers, vint glacer Morok au milieu de son exécrable triomphe.
 
– Enfer ! s’écria cet habile assassin, qui avait pris pour armes homicides, mais légales, l’ivresse et l’orgie, enfer !… c’est la voix de l’abbé d’Aigrigny que l’on massacre.